[Critique] Les dossiers Maldoror (Fabrice du Welz)
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On avait déjà pressenti avec Inexorable : Fabrice du Welz est en train de franchir un nouveau cap dans sa carrière et offre avec Le Dossier Maldoror , un thriller noir surpuissant qui donne le vertige.
LES FLICS NE DORMENT PAS LA NUIT
Belgique, mitan des années 1900. Après la disparition de deux fillettes et sous la pression médiatique, les autorités lancent l’enquête. Baptisée « Maldoror », l’opération consiste notamment à surveiller un suspect récidiviste et si possible à le prendre en flagrant délit. Membre de l’équipe chargée de cette mission, un jeune gendarme issu d’un milieu défavorisé va tout faire pour coincer le ou les coupables, quitte à se mettre à dos ses supérieurs et ses collègues et mettre en péril son couple et sa santé mentale.
Depuis Calvaire (2004) et avec sa « trilogie des Ardennes », Fabrice du Welz a toujours eu à cœur de parler du plat pays qui est le sien et des gens qui le peuplent. Des vraies gens, devrait-on dire, puisqu’il a constamment fait preuve d’une fiévreuse empathie pour les êtres évoluant en marge de la société. Chartier, le protagoniste du Dossier Maldoror, est de ceux-là : son métier de gendarme fait de lui un rouage des institutions, mais il n’en reste pas moins un électron libre que son idéal de justice finit par exclure du cadre dans lequel il exerce sa profession.
Dès lors, il devient le véhicule rêvé pour que du Welz aborde un autre de ses thèmes de prédilection : à l’image de l’héroïne de Vinyan (2008), Chartier pénètre dans une jungle inconnue où sa recherche de la vérité tourne à l’obsession. La nouveauté, c’est que du Welz inscrit l’histoire de cet homme dont on épouse le point de vue dans un geste beaucoup plus ambitieux que la simple chronique judiciaire, en s’attaquant à un sujet non seulement sociétal mais également politique à l’échelle nationale.
Librement inspiré par l’affaire Dutroux, dont on mesure encore aujourd’hui le traumatisme en Belgique, le film parle one autant de la croisade de Chartier et de son basculement dans les ténèbres que d’un système pourri jusqu’à l’os par la paresse, la corruption et l’absence d’affect. Mais il s’intéresse aussi à un mal qui ronge toutes les sociétés dites civilisées, à savoir l’exploitation des bas instincts des plus pauvres et des moins éduqués par des notables qui ne valent guère mieux car incapables de contrôle leurs pulsions contre-nature.
Et pour cause : enivrés par leur pouvoir sur les plus faibles et les moins nantis, ils s’affranchissent de toute notion de Bien et de Mal ; une fois cette étape franchie, ils n’ont plus rien d’humain. Au fil de son enquête, pour Chartier, c’est double peine : forcé de se frotter à ces monstres que du Welz filme comme des bêtes féroces travesties en citoyens lambda, il ne cesse de se heurter à des murs infranchissables, freiné par sa hiérarchie et les pressions politiques alors que son instinct lui commande d’aller le plus vite possible pour retrouver les deux gamines.
Il en résulte un sentiment de frustration qu’on partage avec Chartier et qui nous le rend très intime : en matière d’identification, difficile de faire mieux, et la performance à la fois habitée et naturelle d’Anthony Bajon décuple cette proximité.
– Anthony Bajon est Paul Chartier, un jeune gendarme confronté à une affaire sans précédent qui va peu à peu le tirer vers les ténèbres…DIAMANT NOIR
Portée par un scénario exemplaire, l’ambition du Dossier Maldoror ne se limite pas à son propos : la mise en scène lui donne parfois des allures de fresque, et si du Welz n’essaie jamais de rivaliser avec ces grands cinéastes qu’il admire tant, il n’en demeure pas moins que leurs influences sont bel et bien là, parfaitement digérées. Ainsi, la longue scène de mariage placée au début du film renvoie d’autant plus à Michael Cimino qu’elle précède un autre « voyage au bout de l’enfer », tandis que l’approche très réaliste du sujet (mais pas « documentaire », on est avant tout face à une fiction) et son goût pour les zones d’ombres sont directement hérités de William Friedkin. C’est donc en mélangeant lyrisme et sécheresse - un peu aussi à la manière de Don Siegel, Richard Fleischer ou Clint Eastwood - que du Welz parvient à une sorte d’illustration idéale de l’histoire qu’il nous raconte, et ceci sans jamais perdre son identité.
On retrouve en effet sa capacité à faire naître une forme de poésie funèbre et de grâce au beau milieu d’atmosphères sordides et poisseuses. Ici accompagné par des acteurs dont il a fait sa famille (Béatrice Dalle, Jackie Berroyer, Mélanie Doutey, la formidable Alba Gaïa Bellugi et Laurent Lucas, génial en commandant de gendarmerie avec bandeau sur l’œil, et on aperçoit même Benoît Poelvoorde en photo sur un coin de bureau), du Welz s’affirme une fois de plus comme un auteur passionnant.
De plus, le réalisateur franchit cette fois-ci un cap tant Le Dossier Maldoror semble apte à toucher un plus large public que ses films précédents : les viols et les tortures subies par les fillettes restent hors champ, mais tout ce qui est suggéré, entendu ou aperçu glace le sang plus sûrement que n’importe quelle vision frontale. On émerge du film émotionnellement essoré et avec l’impression d’avoir assisté à des actes de barbarie innommables, effet comparable à celui produit en son temps par Massacre à la tronçonneuse, où les spectateurs croyaient dur comme fer avoir vu se déverser des torrents de sang alors qu’on n’en voit que quelques gouttes.
À y regarder de près, Le Dossier Maldoror se rapproche d’ailleurs largement plus du cinéma de Tobe Hooper dans les années 1970 que de celui d’un Yves Boisset, et on le verrait bien rencontrer un succès équivalent à celui de l’excellent La Nuit du 12, avec lequel il entretient un certain cousinage. Il est cependant hanté par quelque chose de beaucoup plus viscéral : une colère, une rage, presque, dont l’intensité va crescendo après un premier acte plus posé servant à illustrer le quotidien du héros et à mettre en lumière les éléments déclencheurs de sa quête obsessionnelle.
Il faut saluer l’équilibre que du Welz réussit à maintenir entre tous les outils narratifs de son intrigue, de la guerre des polices aux rebondissements de l’enquête à l’intégrité presque suicidaire de son héros. Ce dernier va jusqu’au bout de ce qu’il pense être la vraie justice : celle des hommes, pas celle du système qui les broie. À ce titre, il y en aura sûrement pour s’élever contre la conclusion du récit, mais le réalisateur se garde bien de juger les actes de son protagoniste. Il se contente de dresser avec la plus grande honnêteté possible le portrait d’un homme prêt à tous les sacrifices pour que le monde soit un endroit un peu plus fréquentable.
Car même si l’histoire du Dossier Maldoror se déroule presque trente ans en arrière, il ne faut pas se voiler la face : elle parle d’une horreur toujours aussi présente de nos jours, comme si rien ni personne n’était capable de la neutraliser. En signant son meilleur film, qu’on peut voir comme un «period epic » autant que comme un polar d’une noirceur dérangeante, du Welz met son cœur et ses tripes sur la table comme jamais auparavant. On en ressort conquis par le tour de force cinématographique, bouleversé par son émotion à fleur de peau, profondément remué par cette présence du Mal qui transpire de l’écran.
– Par Cédric Delelée
– Mad Movies #385 -
A part Les dossiers Maldoror que je n’ai pas trouvé je viens de télécharger tout le reste. A voir ce que ça donne, connaissant ma propension à m’endormir devant le moindre film ou série qui ne me captive pas, il n’est pas sûr que j’arrive au bout.
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@Violence L’acteur qui joue le jeune gendarme est bluffant. (et je n’ai vu que la bande annonce!)
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Pour ceux qui ne connaissent pas le cinéma de Fabrice Du Welz, il serait temps de s’y mettre
Inexorable (un des meilleurs rôles de Poelvoorde depuis des lustres) et Les dossiers Maldoror étant les plus accessibles mais véritablement puissants, sa trilogie des Ardennes (Calvaire, Alleluia, Adoration) avec laquelle j’ai découvert cet auteur est vraiment à voir.
L’interview de Fabrice du Welz sur ce film arrive bientôt…