
Une résurrection de la saga Silent Hill sous la direction de Christophe Gans : Voilà une chose qu’on n’avait pas inscrite sur notre carte de bingo. Bien plus logiques qu’on pourrait le croire, ces retrouvailles offrent au réalisateur un terrain de jeu particulièrement fertile, et une chance de retrouver son public dans des conditions idéales après une absence de douze ans…
Depuis la première excursion de Christophe Gans dans le brouillard de Silent Hill (on oubliera poliment la suite Silent Hill: Revelation 3D emballée en 2012 par M.J. Bassett), vingt années se sont écoulées. Le genre a eu le temps de faire son chemin, et des approches plus ésotériques ont réussi à se faire une place jusque dans la culture populaire ; en témoigne la façon dont l’underground Mad God de Phil Tippett a pu inspirer une série aussi mainstream que The Mandalorian, ou comment les cauchemars filmés de Robert Eggers ou Ari Aster se sont imposés au box-office international.
Face à la redistribution des cartes qui a eu lieu au cours de la décennie passée (et qu’on a tendance à minimiser à grands coups de « Maintenant, de toute façon, il n’y a plus que des films de super-héros »), Gans et ses partenaires de chez Metropolitan et Davis Films se sont sans doute dit qu’il était temps de porter à l’écran l’éprouvant puzzle névrotique de Silent Hill 2. Sortie en septembre 2001 sur PlayStation 2 et développé par une petite équipe au sein de Konami (la Team Silent), l’œuvre s’impose encore aujourd’hui comme l’un des sommets du survival horror, en matière de portée thématique ou d’émotion p u r e.
On y suit le trentenaire James Sunderland, qui décide de revenir dans une bourgade du Maine (bonjour Stephen) après avoir reçu une lettre de son épouse Mary… pourtant décédée trois années plus tôt. Les déambulations du personnage à travers les rues, les immeubles résidentiels, l’hôpital ou le grand hôtel de Silent Hill l’amèneront à rencontrer quelques personnages plus ou moins torturés : la jeune femme suicidaire Angela, la fillette Laura, ou Maria, mystérieux sosie de Mary. Des créatures s’invitent évidemment à la fête, dont un colosse portant un masque de pyramide et traînant derrière lui une lame disproportionnée…
DES DEUX CÔTÉS DU MIROIR
Lors d’une séquence a priori anodine, Christophe Gans montre son héros (interprété par Jeremy Irvine, révélé en 2011 par Steven Spielberg dans Cheval de guerre) inspecter son propre visage dans un miroir. Recréation quasiment à l’identique d’une des images les plus emblématiques du jeu, ce plan symbolise le dialogue artistique que le réalisateur met en place entre sa version en prises de vues réelles et le chef-d’œuvre pixellisé de Masashi Tsuboyama (game director), Hiroyuki Owaku (scénariste), Masahiro Ito (creature designer) et Akira Yamaoka (le compositeur historique de la saga, qui signe également la B.O. du film).
De la même façon que les personnages incarnés en 2006 par Radha Mitchell et Sean Bean finissaient par évoluer de part et d’autre d’un métaphorique miroir sans tain, Retour à Silent Hill et Silent Hill 2 déroulent des événements identiques dans une chronologie scrupuleusement similaire, mais semblent déambuler dans deux univers parallèles, offrant chacun au spectateur son propre niveau de réalité. De fait, jamais auparavant une adaptation de jeu vidéo n’avait entretenu une relation aussi symbiotique avec son modèle. On inclut dans ce constat le premier Silent Hill que Gans avait tourné au milieu des années 2000, très beau film fantastique doté d’une photographie et d’un production design dantesques (merci Dan Laustsen et Carol Spier), mais dont les enjeux dramatiques devaient encore se conformer à une lecture accessible par le plus grand nombre.
Dans le cas présent, l’intrigue se veut à la fois plus linéaire (un homme part à la recherche de son épouse perdue) et beaucoup plus alambiquée et allégorique, sorte d’énigme psyc a alytique et d’errance dans les limbes rappelant par bien des aspects l’oublié Spider de David Cronenberg. En cinéphile cultivé et éclectique, Gans accroche à son adaptation de nombreuses influences : impossible par exemple de ne pas penser à Rosemary’s Baby ou à H.P. Lovecraft dans le portrait de la secte païenne qui sert de famille à Mary. Dans le coin d’une rue embrumée, le réalisateur prend aussi bien soin de montrer que le cinéma de la bourgade fantôme programme Le Locataire et L’Échelle de Jacob, soit les deux références avouées des auteurs du jeu de 2001.

– Plan iconique du jeu original repris tel quel, Jeremy Irvine reprend le role de James Sunderland, protagoniste tourmenté du jeu vidéo culte Silent Hill2.
RÉALITÉ CAUCHEMARDESQUE
Du Silent Hill 2 original comme des chefs-d’œuvre aux côtés desquels il range son récit, Gans retient évidemment un goût pour les visions étranges, les terreurs refoulées et les événements nonsensiques au premier abord, mais dont les implications trouvent leur logique une fois toutes les pièces assemblées. On notera d’ailleurs que le réalisateur de Crying Freeman et du Pacte des loups pousse un peu plus loin certains partis pris du jeu, notamment l’inexplicable ressemblance entre Maria et Mary : sur PS2, James s’en étonnait ouvertement dans le dialogue ; dans le film, il s’en émeut de façon beaucoup plus diffuse - un Comble, puisqu’on le voit dans un prologue inventé pour l’occasion passer ses nuits à peindre le visage de sa chère et tendre.
Lorgnant du côté de Lynch (Hannah Emily Anderson évoque au passage Naomi Watts dans Mulholland Drive), ce trouble de la perception oblige le public à s’immerger sans protection dans une atmosphère onirique et souvent déroutante que Gans affectionne depuis Les Noyés, son segment de Necronomicon au carrefour de Lovecraft et de Poe. Des Noyés, Retour à Silent Hill hérite par ailleurs d’une naïveté et d’un romantisme poussés à l’extrême, donnant lieu à ce qu’on pourrait qualifier de maladresses tonales (principalement les flashbacks entre James et Mary) mais renforçant par effet de ricochet la puissance des morceaux de bravoure horrifiques qui constellent la narration.
Conditionné par sa boucle de gameplay, alternant combats et exploration, le jeu diluait par la force des choses la portée de ses affrontements monstrueux et de ses phases de boss. Libéré des obligations liées à l’interactivité et à la durée de vie, Gans a l’occasion de transcender ces séquences et ne s’en prive pas. Épaulé entre autres par Patrick Tatopoulos, le réalisateur raffine le bestiaire du film de 2006 (si elles sont toujours dirigées par le chorégraphe Roberto Campanella, les infirmières ne ressemblent plus à une troupe de danse contemporaine) et s’offre quelques créatures aussi déviantes que poétiques, allant d’une femme-papillon à un mannequin-araignée en passant par un Red Pyramid qui n’a jamais autant ressemblé à un Cénobite de Hellraiser.
Rien que pour ces tableaux évoquant le grand Rob Bottin, Retour à Silent Hill remplit largement son pari.
–> Retrouvez aussi ici, l’interview passionnante de Christophe Gans pour ce film !
– Par Alexandre Poncet
– Mad Movies #400